Le Nain
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La ballade de Droone: les racines de Kollollondor

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Xathos
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MessageSujet: La ballade de Droone: les racines de Kollollondor   Mar 2 Aoû - 9:56

Tapi face au seuil de sa demeure, de l'autre côté de la galerie principale, Droone Chiselbeard guettait l'arrivée des lézards. Cela faisait sept heures qu'il attendait et, si nécessaire, il était prêt à attendre cinquante heures de plus.
Le moment de mourir était venu pour Droone Chiselbeard.
Il les sentait à travers la peau de son dos, qu'il pressait contre la pierre brute. Il estima qu'ils se trouvaient à quatre ou cinq niveaux au-dessus de lui et qu'il y en avait beaucoup. Il percevait les vibrations de chacun de ces êtres qui se comptaient en nombreuses centaines, et certains n'étaient pas des lézards. C'étaient des géants, à son avis, mais il n'en était pas sûr. Peut-être des hobgobelins ou de grands humains. Peu importait. Il avait encore plusieurs heures devant lui et rien à faire, alors il s'assit et songea à sa vie.
Il avait cent cinquante-huit ans, il grisonnait ; et il avait conclu que s'il ne saisissait pas cette occasion de mourir en beauté il risquait de ne plus en avoir d'autre. Aussi, quand les nains avaient répondu à l'appel du roi, Droone avait ébouriffé les cheveux et pincé la joue de son fils cadet (âgé de quatre-vingt-six ans), tapoté le postérieur de son épouse et s'en était allé chercher son marteau de guerre. Il défendrait son foyer, ses galeries, sa porte.
C'était une bonne porte, songea-t-il en la contemplant dans le couloir faiblement éclairé. Elle était ronde et faite des racines de l'arbre Kollollondor, comme l'appelaient les elfes. C'était l'unique porte en bois de toute la montagne, la seule partie de Kollollondor jamais coupée par une créature. Elle mesurait trois mètres de haut. Derrière, se trouvait la demeure de Droone Chiselbeard, le foyer de son clan et de sa famille depuis que les nains étaient venus à la Montagne de la Roche Noire en quête de charbon et de fer pour leurs forges.
De chaque côté de cette énorme porte, il y avait des sculptures, taillées à même la paroi : une de Droone et une de son fils aîné, Hammerfoot, le héros tué au combat. Elles avaient été exécutées par le plus grand artiste qui ait jamais existé et le seul humain à avoir pénétré dans la Montagne de la Roche Noire : le sculpteur aveugle Orius.
L'histoire de la vie de Droone Chiselbeard s'inscrivait là, de l'autre côté du couloir obscur, à neuf mètres d'où il était assis ; et, pendant qu'il attendait la mort, il se laissa aller à l'émerveillement.
Il n'était qu'un jeunot de vingt-trois ans quand il était venu ici, et il avait fait à l'air libre la longue marche depuis le Mont Front-de-Glace. Il savait que la surface serait bizarre, mais il n'avait pas imaginé ce qu'il verrait. Des feuilles sur les arbres, par exemple, voilà qui était étrange. Droone connaissait les arbres, d'accord ; si bien, même, que son père avait l'habitude de l'appeler Barbe-d'Elfe.
Mais les arbres avaient des radicelles le long de leurs racines, pour absorber l'eau. Il ne comprenait pas à quoi servaient les feuilles. C'était juste un mystère parmi une multitude de mystères qu'il avait rencontrés dans cette randonnée de douze jours. Il n'était retourné à la surface qu'en une autre occasion. En cela, il était un nain tout à fait ordinaire. La plupart ne voyaient la lumière du jour qu'une ou deux fois dans leur vie. Il avait entendu dire que quelques nains habitaient à l'air libre mais il ne l'avait pas cru avant qu'Hammerfoot soit monté s'installer en surface pour commercer avec les humains. Il estimait toujours que c'était rudement singulier.
Les lézards approchaient lentement. Ils rencontraient une résistance bien plus rude qu'ils ne l'avaient escompté car ils croyaient la Roche Noire abandonnée. Or, tout comme Droone, ces nains âgés qui avaient consacré leur existence à se créer un foyer dans la Roche Noire n'avaient pas abandonné demeures et galeries pour que des envahisseurs s'en emparent. Ils avaient choisi de rester et de mourir dans leur montagne.
Ils se battaient avec une détermination farouche, et ils savaient déjà que les lézards regretteraient cette conquête, sinon cette lutte.
Après avoir découvert les cavernes de la Roche Noire, les nains s'étaient mis en devoir de s'y établir. Pendant dix ans, ils avaient œuvré au ciseau, à la masse, au pic, au ciseau encore, tant et si bien qu'ils avaient finalement obtenu quelques tunnels convenables. Le chef de la colonie, qui était alors Arjan Stonebone, lui avait donné un marteau et un ciseau neufs qu'il avait accotés à la paroi en disant : "Droone, aménage-toi un foyer." Au bout de dix autres années, il disposait d'un trou de bonne facture et s'était marié pour que les efforts se doublent. Harnrnerfoot était né un an plus tard, et Droone avait creu¬sé avec le sourire, un petit diable espiègle sur ses épaules. L'année de la naissance d'Hammerfoot, ils avaient trouvé un filon de fer ; et la richesse avait vite suivi. Droone travaillait à la forge toute la journée avec ses frères, sans garder de temps pour s'occuper de son chez-lui. Alors l'épouse et même le précoce petit Hammerfoot avaient mis aussi la main à la pâte et ils eurent dix pièces, une galerie à champignons, des assiettes de métal, des marteaux de métal également, ainsi que deux filles jumelles à la fin de l'année.
La colonie prospérait et expédiait beaucoup de fer au Mont Front-de-Glace en échange de nourriture ; et le forage continua.
Les lézards s'étaient rapprochés, mais ils se heurtaient à un sérieux obstacle. Droone pensait que cet obstacle se nommait probablement Arjan Stonebone, qui, deux niveaux au-dessus de lui, défendait son foyer comme Droone se préparait à défendre le sien.
Comme Arjan donnait, en matière de maçonnerie, une leçon instructive et vraisemblablement fatale à un homme-lézard, Droone sentit les vibrations, entendit à travers la paroi rocheuse le sifflement strident du lézard ; et il sourit. Environ une heure et demie, jugea-t-il, avant qu'ils n'arrivent jusqu'à lui.
Dans la trente-huitième année qui suivit son installation, les galeries de Droone atteignirent presque l'arrière de la montagne, il y avait plus d'un kilomètre six cents de couloirs, de chambres et de salles à manger, un atelier pour la taille des pierres précieuses et autant de place qu'il en fallait pour ses dix-neuf enfants. C'était à cette époque qu'il l'avait rencontré, lui : Kollollondor, encore que le nom qu'il lui donnait fût : l'Arbre.
C'était un vieux chêne dressé sur un vaste replat au flanc de la montagne. Ce plateau marquait le départ de la montée abrupte jusqu'à la cime, mais était aisément accessible par la forêt qui poussait plus bas. L'Arbre avait au moins vingt-quatre mètres de haut et son réseau de racines était énorme.
Il avait beaucoup à enseigner à Droone qui était le seul parmi les nains à lui porter de l'intérêt. Droone aimait la façon dont ses tentacules aveugles recherchaient le meilleur rocher, avec lenteur, au fil des ans, comme si l'Arbre connaissait la pierre et la respectait. Il aimait cette impression qu'il donnait de manger le rocher, et pensait qu'il devait avoir une très profonde affection pour la pierre, à peu près comme lui-même. Il pensait aussi que ce devait être pour l'arbre une affreuse corvée d'avoir à nourrir toute cette masse au-dessus du sol avec l'eau et le rocher de sa demeure de nain.
Il avait passé bien des mois à étudier son réseau de racines, creusant autour, veillant à ne pas en exposer trop à l'air. Il avait examiné le rocher que l'arbre semblait vouloir atteindre, avait foré des galeries parallèles à ses racines et par deux fois avait découvert des dépôts minéraux riches en pierres précieuses. L'Arbre l'avait rendu riche, même en comparaison des autres nains. Tandis que ses vingt-trois enfants grandissaient et que l'aîné s'en allait commercer avec les humains, il avait consacré beaucoup de temps à sa distraction favorite, l'Arbre. Il avait donné un nom à ses différentes racines principales et l'avait nourri en détournant vers elles une partie de l'eau des canaux (remplis chaque printemps par la fonte des neiges du sommet). Il savait qu'au-dessus du sol l'Arbre jouait le rôle d'une espèce de lieu de rassemblement, — il s'en rendait compte par les vibrations qui se propageaient à travers la pierre —, mais il ne connaissait pas la langue qui était parlée et n'aurait pas su dire quelle race était là-haut. Du moment que ces êtres ne faisaient pas de mal à son Arbre, cela lui était égal.
Droone entendit un bruit sourd et ressentit une grande secousse tous deux produits par un tassement de la montagne ; il sourit. Sans aucun doute, d'autre lézards et gobelins étaient en train d'apprendre ce qu'était la pierre, pensa-t-il. Moins d'une demi-heure s'écoulerait avant qu'il découvre si ses propres leçons de maçonnerie étaient aussi instructives. Son marteau et son ciseau s'étaient affairés récemment. Il regarda en face de lui le panneau fait de Kollollondor et admira comme le bois et la pierre se mariaient pour former une porte pratique, à quel point les contours et la structure en étaient plaisants. Il se replongea dans ses souvenirs.
Or donc, la colonie prospérait, surtout depuis qu'Hammerfoot était allé faire du négoce chez les humains. On racontait de lui qu'il appartenait à une troupe errante de héros tuant dragons et autres monstres du même acabit ; et Droone, qui ne voyait pas très bien à quoi cela servait, n'en était pas moins fier. Finalement, Harnmerfoot rentra au foyer, revêtu d'une cotte d'écaillés en or et écouta les remontrances de son père sur le peu d'efficacité de ce métal en matière d'armure. Il se coula dans la vie de tous les jours comme s'il n'était jamais parti, à cette différence près que ses récits étaient beaucoup plus intéressants.
L'année suivante, Droone, bouleversé, avait supplié Hammerfoot d’affronter encore une fois la surface pour inspecter l'Arbre à son sommet.
"Il se meurt," avait dit Droone.
- J'irai," répliqua Hammerfoot, qui était un nain laconique.
Hammerfoot revint dire qu'il y avait beaucoup d'elfes autour de l'Arbre, et qu'ils ne savaient pas non plus de quoi il se mourait. Plusieurs mois plus tard, Droone connut la réponse. L'Arbre, dans sa progression en quête d'aliments et d'eau, avait fracturé la plate-forme rocheuse avec sa massive racine principale et pénétré dans une couche de sel qui se trouvait au-dessous. Le sel contaminait l'eau et empoisonnait l'Arbre. Droone était fou de joie. Il pouvait, non seulement sauver l'Arbre, mais encore vendre le sel et même en envoyer une partie au Front-de-Glace, où l'on en manquait. Toutefois, à la fin des travaux, il y aurait, sous l'Arbre, un vide de quatre mètres cinquante de hauteur. "Simple, songea-t-il. Nous allons provoquer un affouillement, soutenir l'Arbre au fur et à mesure que nous avancerons l'ouvrage, et, quand nous aurons fini, nous le descendrons dans le trou. J'ai déjà creusé suffisamment de galeries autour des grandes racines. L'Arbre sera sauvé et nous serons tous plus riches." Il s'agissait de Kollollondor, un arbre si sacré qu'il avait son propre druide et sa propre tribu d'elfes pour le vénérer comme une divinité. Il se dressait là depuis huit cents ans, et maintenant il se mourait.
Or donc, la colonie entière de nains s'affaira à enlever le sel, et la famille de Droone à amarrer l'Arbre à mesure que la tâche avançait.
Il fallut couper environ quatre mètres cinquante de la racine principale de Kollollondor car elle était trop imprégnée de sel pour en réchapper. Droone le fit lui-même, sauvant la racine.
On descendrait Kollollondor dans ce trou de quatre mètres cinquante pour que sa raci¬ne puisse continuer sa progression. Ses racines secondaires furent dégagées de façon qu'elles suivent avec le minimum de dégâts quand la racine principale s'abaisserait. Le dépôt de sel était un peu plus vaste que le plateau en surface et, quand celui-ci serait au fond du trou, il aurait l'aspect d'une plate-forme au fond d'un bassin. L'opération éventrerait la montagne, exposant à l'air libre environ dix mètres des galeries que Droone avait creusées autour de Kollollondor, et donc de passages au cœur des salles de Droone et des cavernes des nains.
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MessageSujet: Re: La ballade de Droone: les racines de Kollollondor   Mar 2 Aoû - 9:56

Droone appréhendait de se retrouver à l'extérieur, mais il était curieux de voir le haut de Kollollondor. La caverne serait murée et dissimulée une fois l'opération terminée.
Les travaux s'achevèrent enfin. Les nains, au nombre de soixante et un, s'alignèrent autour de cette partie du plateau quand celui-ci fut abaissé. Au même moment, les elfes, qui tenaient une autre de leurs assemblées religieuses, s'imaginèrent que l'esprit de leur dieu était venu sauver Kollollondor ; ils se hâtèrent de se prosterner sur le sol, en adoration, tandis que l'Arbre vacillait et oscillait. Alors qu'il descendait jusqu'à son nouvel emplacement, ils s'inclinèrent devant lui pour le saluer, fermèrent les yeux et lui adressèrent des prières. Sur dix mètres autour de l'arbre, le plateau s'affaissa et avec lui l'Arbre et les elfes. En ouvrant les yeux, ces derniers s'aperçurent qu'ils avaient adressé leurs prières à soixante et un nains couverts de terre. Les nains riaient de voir les elfes, avec leurs manières hautaines et leurs airs de grands seigneurs s'incliner pour des prières qui leur étaient apparemment destinées.
Ils riaient, ils n'en finissaient plus de rire. Ils se roulaient sur le sol. Ils riaient à en pleurer.
Cela n'amusa pas les elfes. Ils brandirent leurs armes et avancèrent. Naturellement, Hammerfoot entonna son chant de mort à pleine gorge et bondit vers les Elfes. Ces derniers, rangés en ligne, regardèrent l'Arbre, qui oscilla une dernière fois. La ligne entière des elfes s'immobilisa.
Les nains, qui regardaient toujours du haut de leurs galeries, empoignèrent solide¬ment haches et marteaux. Hammerfoot darda un regard furieux sur l'elfe qu'il avait en face de lui, le marteau prêt à frapper.
Kollollondor cessa de remuer, comme s'il avait trouvé son équilibre. Les elfes se mirent à marcher vers Hammerfoot et les nains jaillirent des galeries pour se porter à sa rescousse.
Soudain, à côté de l'Arbre, il y eut un vif éclat de lumière et un coup de tonnerre. Les nains et les elfes ouvrirent de grands yeux. Un humain d'un âge avancé se tenait là, contemplant Kollollondor, ses vieilles mains appuyées sur le tronc de l'arbre géant.
Devant l'apparition, tous les elfes s'inclinèrent et s'écartèrent des nains. Ne sachant que faire, ces derniers piétinaient sur place, mal à l'aise, leurs regards allant rapidement du vieillard aux elfes.
Le druide de Kollollondor boitilla autour de l'arbre, appuyé sur un vieux bâton de chêne. Il dégaina un petit poignard et le planta dans le tronc de l'Arbre. Droone hurla et chargea.
Le druide passa le bout de la langue sur la pointe de son poignard. Hammerfoot s'élança pour arrêter son père, qui s'apprêtait à frapper le druide avec son pic. Le druide dit quelque chose dans une langue que Droone ne comprit pas, et une cla¬meur monta de la foule des elfes.
"Il a dit que l'Arbre était sauvé, chuchota Hammerfoot à Droone.
- Dis-lui de ne pas toucher à mon Arbre."
Droone, avec Hammerfoot comme interprète, parla au druide, qui était très en colère. "L'Arbre, expliqua Droone, n'est pas ce que vous croyez, un être du vent, du ciel, des oiseaux et des elfes. C'est une créature du rocher, des galeries souterraines et de l'eau. La majeure partie de lui-même est dans le sol. Il est ici depuis plus longtemps qu'aucun nain, et sera encore ici quand je n'y serai plus. Il creuse son chemin où il veut. Il connaît mieux ces rochers qu'aucun de nous. Il sait où sont les pierres précieuses, le minerai et les minéraux. Il est mon ami." Le druide, très impressionné, demanda ce qu'il en était de l'affaissement et Hammerfoot raconta si bien l'histoire que lorsqu'il en vint au moment où les elfes avaient ouvert les yeux, le druide riait à s'en tenir les côtes. Il renvoya les elfes, demanda à Hammerfoot de fermer la galerie et déclara que la partie souterraine de l'Arbre était à jamais confiée aux soins de Droone. Ce qui fut fait.
Il y avait d'autres envahisseurs à son niveau, il le sentit. Il les entendait siffler en
avançant ; il percevait leurs mouvements. Encore dix minutes.
Avec la section de la racine imbibée de sel, il avait construit sa porte, puis il avait continué à suivre les racines de l'Arbre Kollollondor, jusqu'au jour où, dans ses percements de la roche, il avait rencontré les galeries d'une antique garenne et les ennuis avec les lézards et les hobgobelins avaient commencé ; exactement de la même façon qu'au Front-de-Glace, lorsqu'ils avaient découvert la première entrée des vaste cavernes. Mais maintenant que les lézards avaient repéré la Roche Noire, elle leur serait aussi une cible.
Son fils, Hammerfoot, avait péri au premier assaut, tuant vingt et un lézards avant qu'une flèche bien lancée ne l'atteigne.
Ils avaient comblé le nouveau trou, ainsi que, pour faire bonne mesure, la plupart des galeries autour de Kollollondor, mais à présent les créatures connaissaient l'em¬placement de la colonie et les attaques venaient de la surface. Au cours des quarante dernières années, elles avaient toujours été repoussées. Un jour, un humain s'était présenté à l'une des portes secrètes et avait demandé Droone. C'était le sculpteur Orius, qui était aveugle.
"Ton fils, Hammerfoot, était mon ami. Ensemble nous avons fait beaucoup de choses, dans bien des pays. Il voulait que je taille son image dans la pierre si j'ap¬prenais sa mort. Il m'a expliqué comment venir ici." Droone était sceptique. "Un humain tailler la pierre ! Jamais !" dit-il en riant. Néanmoins, il lui donna un ciseau et un marteau.
Il observa pendant cinquante jours cet humain qui apprenait à connaître la pierre avec ses doigts, tâtait toutes les fêlures, toutes les fissures, tous ses points forts et faibles. Orius goûta la pierre, l’écouta, lui parla, la pria et, finalement, la tailla. C'était la plus belle sculpture que Droone ait jamais vue. Il supplia Orius d'en faire une autre, afin de savoir comment s'y prendre en le regardant. Ils taillèrent encore de l'autre côté de la porte et un humain aveugle en apprit beaucoup à Droone sur la pierre.
Les lézards étaient juste derrière le coude du couloir où se trouvait Droone et il se plaqua contre le roc dans une immobilité absolue. Une bande passa devant lui et seuls huit hommes-lézards et un hobgobelin s'arrêtèrent à sa porte.
Chez les habitants de la surface, les nains passent pour bruyants et empotés, mais mettez-en un dans sa propre caverne et il est aussi à l'aise qu'un elfe dans les arbres.
Le plus proche des hommes-lézards était à deux pas de lui et ils ne le virent même pas.
Le hobgobelin ouvrit la porte.
Quand la dalle de maçonnerie de deux mètres carrés se détacha du plafond et aplatit le hobgobelin et les deux hommes-lézards, les têtes sculptées dans le mur de chaque côté de la porte éclatèrent d'un rire saccadé assourdissant. Orius était magicien avant de perdre la vue, et il connaissait encore quelques tours. Les hommes-lézards regardèrent autours d'eux, interdits. Là-bas, dans la salle, Droone entendit que d'autres hommes-lézards apprenaient ce qu'était la pierre, pour leur plus grand malheur. Il s'élança avec une rapidité fulgurante, tapant en plein sur la colonne vertébrale d'un homme-lézard avec son marteau. Il contourna vivement le bloc, écrabouillant des ennemis, évitant les coups mal dirigés et portés au hasard, pour franchir le seuil de sa demeure. S'ils étaient malins, pensa-t-il, ils ne me courraient pas après. Ils n'étaient pas très malins et, de toute façon, cela n'aurait rien changé. Droone s'amusait. Il se jeta derrière un angle de mur et attendit que les lézards pas¬sent devant lui. Il les suivit, prenant un peu de repos, totalement silencieux sur son propre terrain, sa pierre. Quand il se sentit reposé, il brandit son marteau et chargea, assénant un coup sur un autre lézard, qui s'affaissa. Droone sourit largement et courut.
Deux autres tombèrent dans des pièges, des puits recouverts de plaques pivotantes. Droone regardait, jubilant.
Il n'en restait que deux. C'est le moment de mourir comme un nain, pensa-t-il, et il les conduisit à une salle qu'il avait préparée, avec assez d'espace libre. Il se posta au centre et les hommes-lézards se retrouvèrent sur ses flancs, l'un à sa gauche, l'autre à sa droite.
Utilisant la meilleure méthode dans la stratégie de combat naine, il attaqua celui de gauche, le touchant au genou, et la lutte s'engagea. Le lézard riposta et sa courte épée s'enfonça profondément dans la jambe de Droone. Il fut récompensé de sa ten¬tative par un coup de marteau en pleine face. Il tomba. Droone était blessé mais toujours prêt à se battre, et il se retourna comme l'éclair pour affronter l'homme-lézard qui restait. Celui-ci prit la fuite ; Droone était trop gravement blessé pour lui donner la chasse. Son premier combat et il était victorieux !
Il se dit qu'il avait peut-être manqué sa vocation de guerrier mais, quand il tenta de bouger sa jambe, il changea d'avis.
Il s'assit sur le sol au milieu de la pièce et jeta un coup d'oeil autour de lui, sur cette salle qui allait être son tombeau. Dans un coin derrière un pilier central, il y avait un tonneau de bière, dont la fermentation s'était juste achevée le mois précédent et, de l'autre côté, se trouvait une racine mise à nue de Kollollondor. Droone se traîna vers la bière. Après tout, un nain est un nain. Une chope pleine de bière légère à la main, il s'installa pour attendre.
Les assauts sur le Mont Front-de-Glace s'étaient intensifiés et le roi avait rappelé tous ses soldats, déclarant que la Roche Noire devait être abandonnée. Les nains prenaient leurs guerres au sérieux, et ils étaient partis. Cependant, pour Droone, il était impensable que sa montagne de la Roche Noire tombe au pouvoir des hommes-lézards.
Aussi, quand le prochain ennemi se présenterait, Droone prendrait-il son marteau pour faire sauter le support de pierre dans l'angle, alors la citerne qui contenait tou¬te l'eau collectée à la fonte des neiges, au printemps, se viderait par le fond sur ce niveau. Et le poids de toute cette eau ferait s'effondrer les piliers de soutènement du niveau inférieur. Les paliers s'affaisseraient les uns sur les autres et ce qui ne serait pas écrasé serait noyé.
Kollollondor n'en souffrirait pas, ayant été isolé il y a des années. La montagne se tasserait de trois mètres environ et tout ce qui était dedans mourrait.
Droone but et attendit, se disant qu'il était content d'être un nain. Il avait taillé la pierre, travaillé au feu des forges, creusé des galeries. Il était heureux d'avoir fini par se battre. Maintenant, il pouvait mourir selon la tradition ancestrale des nains, entouré de cadavres d'ennemis vaincus.
Il songea à l'expression des elfes lorsque la montagne s'était abaissée, la dernière fois. Il se demanda si quelqu'un avait pensé à les prévenir. Il espérait que non. Il rit, rit, rit, à perdre haleine.

Nouvelle de William B. Crump parue dans Dragon Magazine n°3 ( janvier février 92)
Traduction de Arlette Rosenblum

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