Droone appréhendait de se retrouver à l'extérieur, mais il était curieux de voir le haut de Kollollondor. La caverne serait murée et dissimulée une fois l'opération terminée.
Les travaux s'achevèrent enfin. Les nains, au nombre de soixante et un, s'alignèrent autour de cette partie du plateau quand celui-ci fut abaissé. Au même moment, les elfes, qui tenaient une autre de leurs assemblées religieuses, s'imaginèrent que l'esprit de leur dieu était venu sauver Kollollondor ; ils se hâtèrent de se prosterner sur le sol, en adoration, tandis que l'Arbre vacillait et oscillait. Alors qu'il descendait jusqu'à son nouvel emplacement, ils s'inclinèrent devant lui pour le saluer, fermèrent les yeux et lui adressèrent des prières. Sur dix mètres autour de l'arbre, le plateau s'affaissa et avec lui l'Arbre et les elfes. En ouvrant les yeux, ces derniers s'aperçurent qu'ils avaient adressé leurs prières à soixante et un nains couverts de terre. Les nains riaient de voir les elfes, avec leurs manières hautaines et leurs airs de grands seigneurs s'incliner pour des prières qui leur étaient apparemment destinées.
Ils riaient, ils n'en finissaient plus de rire. Ils se roulaient sur le sol. Ils riaient à en pleurer.
Cela n'amusa pas les elfes. Ils brandirent leurs armes et avancèrent. Naturellement, Hammerfoot entonna son chant de mort à pleine gorge et bondit vers les Elfes. Ces derniers, rangés en ligne, regardèrent l'Arbre, qui oscilla une dernière fois. La ligne entière des elfes s'immobilisa.
Les nains, qui regardaient toujours du haut de leurs galeries, empoignèrent solide¬ment haches et marteaux. Hammerfoot darda un regard furieux sur l'elfe qu'il avait en face de lui, le marteau prêt à frapper.
Kollollondor cessa de remuer, comme s'il avait trouvé son équilibre. Les elfes se mirent à marcher vers Hammerfoot et les nains jaillirent des galeries pour se porter à sa rescousse.
Soudain, à côté de l'Arbre, il y eut un vif éclat de lumière et un coup de tonnerre. Les nains et les elfes ouvrirent de grands yeux. Un humain d'un âge avancé se tenait là, contemplant Kollollondor, ses vieilles mains appuyées sur le tronc de l'arbre géant.
Devant l'apparition, tous les elfes s'inclinèrent et s'écartèrent des nains. Ne sachant que faire, ces derniers piétinaient sur place, mal à l'aise, leurs regards allant rapidement du vieillard aux elfes.
Le druide de Kollollondor boitilla autour de l'arbre, appuyé sur un vieux bâton de chêne. Il dégaina un petit poignard et le planta dans le tronc de l'Arbre. Droone hurla et chargea.
Le druide passa le bout de la langue sur la pointe de son poignard. Hammerfoot s'élança pour arrêter son père, qui s'apprêtait à frapper le druide avec son pic. Le druide dit quelque chose dans une langue que Droone ne comprit pas, et une cla¬meur monta de la foule des elfes.
"Il a dit que l'Arbre était sauvé, chuchota Hammerfoot à Droone.
- Dis-lui de ne pas toucher à mon Arbre."
Droone, avec Hammerfoot comme interprète, parla au druide, qui était très en colère. "L'Arbre, expliqua Droone, n'est pas ce que vous croyez, un être du vent, du ciel, des oiseaux et des elfes. C'est une créature du rocher, des galeries souterraines et de l'eau. La majeure partie de lui-même est dans le sol. Il est ici depuis plus longtemps qu'aucun nain, et sera encore ici quand je n'y serai plus. Il creuse son chemin où il veut. Il connaît mieux ces rochers qu'aucun de nous. Il sait où sont les pierres précieuses, le minerai et les minéraux. Il est mon ami." Le druide, très impressionné, demanda ce qu'il en était de l'affaissement et Hammerfoot raconta si bien l'histoire que lorsqu'il en vint au moment où les elfes avaient ouvert les yeux, le druide riait à s'en tenir les côtes. Il renvoya les elfes, demanda à Hammerfoot de fermer la galerie et déclara que la partie souterraine de l'Arbre était à jamais confiée aux soins de Droone. Ce qui fut fait.
Il y avait d'autres envahisseurs à son niveau, il le sentit. Il les entendait siffler en
avançant ; il percevait leurs mouvements. Encore dix minutes.
Avec la section de la racine imbibée de sel, il avait construit sa porte, puis il avait continué à suivre les racines de l'Arbre Kollollondor, jusqu'au jour où, dans ses percements de la roche, il avait rencontré les galeries d'une antique garenne et les ennuis avec les lézards et les hobgobelins avaient commencé ; exactement de la même façon qu'au Front-de-Glace, lorsqu'ils avaient découvert la première entrée des vaste cavernes. Mais maintenant que les lézards avaient repéré la Roche Noire, elle leur serait aussi une cible.
Son fils, Hammerfoot, avait péri au premier assaut, tuant vingt et un lézards avant qu'une flèche bien lancée ne l'atteigne.
Ils avaient comblé le nouveau trou, ainsi que, pour faire bonne mesure, la plupart des galeries autour de Kollollondor, mais à présent les créatures connaissaient l'em¬placement de la colonie et les attaques venaient de la surface. Au cours des quarante dernières années, elles avaient toujours été repoussées. Un jour, un humain s'était présenté à l'une des portes secrètes et avait demandé Droone. C'était le sculpteur Orius, qui était aveugle.
"Ton fils, Hammerfoot, était mon ami. Ensemble nous avons fait beaucoup de choses, dans bien des pays. Il voulait que je taille son image dans la pierre si j'ap¬prenais sa mort. Il m'a expliqué comment venir ici." Droone était sceptique. "Un humain tailler la pierre ! Jamais !" dit-il en riant. Néanmoins, il lui donna un ciseau et un marteau.
Il observa pendant cinquante jours cet humain qui apprenait à connaître la pierre avec ses doigts, tâtait toutes les fêlures, toutes les fissures, tous ses points forts et faibles. Orius goûta la pierre, l’écouta, lui parla, la pria et, finalement, la tailla. C'était la plus belle sculpture que Droone ait jamais vue. Il supplia Orius d'en faire une autre, afin de savoir comment s'y prendre en le regardant. Ils taillèrent encore de l'autre côté de la porte et un humain aveugle en apprit beaucoup à Droone sur la pierre.
Les lézards étaient juste derrière le coude du couloir où se trouvait Droone et il se plaqua contre le roc dans une immobilité absolue. Une bande passa devant lui et seuls huit hommes-lézards et un hobgobelin s'arrêtèrent à sa porte.
Chez les habitants de la surface, les nains passent pour bruyants et empotés, mais mettez-en un dans sa propre caverne et il est aussi à l'aise qu'un elfe dans les arbres.
Le plus proche des hommes-lézards était à deux pas de lui et ils ne le virent même pas.
Le hobgobelin ouvrit la porte.
Quand la dalle de maçonnerie de deux mètres carrés se détacha du plafond et aplatit le hobgobelin et les deux hommes-lézards, les têtes sculptées dans le mur de chaque côté de la porte éclatèrent d'un rire saccadé assourdissant. Orius était magicien avant de perdre la vue, et il connaissait encore quelques tours. Les hommes-lézards regardèrent autours d'eux, interdits. Là-bas, dans la salle, Droone entendit que d'autres hommes-lézards apprenaient ce qu'était la pierre, pour leur plus grand malheur. Il s'élança avec une rapidité fulgurante, tapant en plein sur la colonne vertébrale d'un homme-lézard avec son marteau. Il contourna vivement le bloc, écrabouillant des ennemis, évitant les coups mal dirigés et portés au hasard, pour franchir le seuil de sa demeure. S'ils étaient malins, pensa-t-il, ils ne me courraient pas après. Ils n'étaient pas très malins et, de toute façon, cela n'aurait rien changé. Droone s'amusait. Il se jeta derrière un angle de mur et attendit que les lézards pas¬sent devant lui. Il les suivit, prenant un peu de repos, totalement silencieux sur son propre terrain, sa pierre. Quand il se sentit reposé, il brandit son marteau et chargea, assénant un coup sur un autre lézard, qui s'affaissa. Droone sourit largement et courut.
Deux autres tombèrent dans des pièges, des puits recouverts de plaques pivotantes. Droone regardait, jubilant.
Il n'en restait que deux. C'est le moment de mourir comme un nain, pensa-t-il, et il les conduisit à une salle qu'il avait préparée, avec assez d'espace libre. Il se posta au centre et les hommes-lézards se retrouvèrent sur ses flancs, l'un à sa gauche, l'autre à sa droite.
Utilisant la meilleure méthode dans la stratégie de combat naine, il attaqua celui de gauche, le touchant au genou, et la lutte s'engagea. Le lézard riposta et sa courte épée s'enfonça profondément dans la jambe de Droone. Il fut récompensé de sa ten¬tative par un coup de marteau en pleine face. Il tomba. Droone était blessé mais toujours prêt à se battre, et il se retourna comme l'éclair pour affronter l'homme-lézard qui restait. Celui-ci prit la fuite ; Droone était trop gravement blessé pour lui donner la chasse. Son premier combat et il était victorieux !
Il se dit qu'il avait peut-être manqué sa vocation de guerrier mais, quand il tenta de bouger sa jambe, il changea d'avis.
Il s'assit sur le sol au milieu de la pièce et jeta un coup d'oeil autour de lui, sur cette salle qui allait être son tombeau. Dans un coin derrière un pilier central, il y avait un tonneau de bière, dont la fermentation s'était juste achevée le mois précédent et, de l'autre côté, se trouvait une racine mise à nue de Kollollondor. Droone se traîna vers la bière. Après tout, un nain est un nain. Une chope pleine de bière légère à la main, il s'installa pour attendre.
Les assauts sur le Mont Front-de-Glace s'étaient intensifiés et le roi avait rappelé tous ses soldats, déclarant que la Roche Noire devait être abandonnée. Les nains prenaient leurs guerres au sérieux, et ils étaient partis. Cependant, pour Droone, il était impensable que sa montagne de la Roche Noire tombe au pouvoir des hommes-lézards.
Aussi, quand le prochain ennemi se présenterait, Droone prendrait-il son marteau pour faire sauter le support de pierre dans l'angle, alors la citerne qui contenait tou¬te l'eau collectée à la fonte des neiges, au printemps, se viderait par le fond sur ce niveau. Et le poids de toute cette eau ferait s'effondrer les piliers de soutènement du niveau inférieur. Les paliers s'affaisseraient les uns sur les autres et ce qui ne serait pas écrasé serait noyé.
Kollollondor n'en souffrirait pas, ayant été isolé il y a des années. La montagne se tasserait de trois mètres environ et tout ce qui était dedans mourrait.
Droone but et attendit, se disant qu'il était content d'être un nain. Il avait taillé la pierre, travaillé au feu des forges, creusé des galeries. Il était heureux d'avoir fini par se battre. Maintenant, il pouvait mourir selon la tradition ancestrale des nains, entouré de cadavres d'ennemis vaincus.
Il songea à l'expression des elfes lorsque la montagne s'était abaissée, la dernière fois. Il se demanda si quelqu'un avait pensé à les prévenir. Il espérait que non. Il rit, rit, rit, à perdre haleine.
Nouvelle de William B. Crump parue dans Dragon Magazine n°3 ( janvier février 92)
Traduction de Arlette Rosenblum
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Le temps des mortels touche à sa fin...